« TAIS-TOI ! » Un témoignage sur une situation de souffrance au travail

« TAIS-TOI ! » est le récit de la vie, vécue au bureau, d’une femme que nous avons rencontrée le jour de l’Antigone des associations.
Il est parfois plus facile d’écrire sa souffrance que la raconter. Des mots pour exorciser les maux ; sa souffrance en quelque sorte.  Nous vous le proposons tel quel, dans son intégralité par respect, d’une part, et surtout pour ne pas risquer de le dénaturer, d’autre part.
                                                          « TAIS-TOI ! »
Je termine chaque journée de bureau avec la sensation désastreuse de devoir me reconstruire. Je reprends le chemin de la maison épuisée, sans ressort. Lutter pied à pied contre un système qui démolit toute créativité, toute humanité et enthousiasme, se débattre contre les griffes d’un univers négatif, finit par vous laminer à petits feux.
Ce sentiment répété de découragement et d’impuissance ne tient ni au contenu, ni aux conditions matérielles de mon travail. Sans aller jusqu’à être exaltant, mon poste pourrait susciter de l’intérêt. Je suis assistante administrative et je serais capable d’y prendre goût, voire d’y trouver des satisfactions si je ne me sentais pas sabotée de l’intérieur par le climat malsain dans lequel nous baignons, mes collègues et moi.
En écrivant ce texte je voudrais exprimer une souffrance. Décrire ces invraisemblables épisodes de la vie de bureau pour les partager et, au bout du compte, prendre du recul pour mieux réagir. Raconter, explorer les mailles du filet dans l’idée d’échapper à cette emprise, voilà mon espoir.
Comment croire et comment supporter que le comportement d’une seule personne, en l’occurrence le directeur, appelons-le « Gérard », puisse avoir autant de répercussions malfaisantes sur sept autres personnes ? Comment ne pas se taper la tête contre les murs ? Comment se libérer ?
Depuis que j’ai commencé à travailler dans cette entreprise, voilà cinq ans, j’ai vécu le départ de six personnes. Quatre d’entre elles, découragées et en colère, ont délibérément choisi de partir, malgré toutes les difficultés auxquelles on se heurte quand on doit trouver une autre boulot….deux autres ont été poussées dehors assez rapidement. A l’heure actuelle nous sommes huit personnes.
Le malaise est partagé : surmenage, « intranquillité », provoquent insomnies, crises de larmes, prise ou perte de poids, conflits avec nos conjoints, soucis avec nos enfants, désorganisation de notre vie personnelle et forcément par contre coup, travail de moins bonne qualité, contre productivité. Noyade, asphyxie…. «L’organisation est malade» a résumé une collègue.
J’ai répertorié quatre types de façon d’être, de non « savoir être », caractéristiques de Gérard et propres à provoquer rage et blessures chez les salariés :
– Comportement de culpabilisation
– Peur et refus maladif de toute expression d’émotion humaine
·     — Incompétence dans la gestion d’une équipe
– Mauvaise foi, mensonge, cynisme et irrespect.

Voici quelques scènes vécues, quelques anecdotes symptomatiques de ces comportements.

N’oublions pas le poids du contexte et à quel point vivre un conflit ou une tension dans le cadre d’une relation professionnelle de hiérarchie, donc de dépendance, aggrave dramatiquement tout le ressenti.
Un mot, un regard, une attitude, pris séparément peuvent apparaître anodins, en revanche, devoir les supporter dans un contexte de surcharge de travail quasi permanente et un maillage d’instants infiltrés de stress, a pour effet d’accumuler fatigue nerveuse et rancœur.
La mer est agitée de vagues permanentes, de gros rochers émergent, encore plus haut que les hautes vagues…en voici quelques exemples :
Anecdote numéro 1
ou comment régner en culpabilisant ses collaborateurs.
Stéphanie, toute nouvelle « attachée de direction », vive, assurée, volontaire, décidée à foncer et à répondre à ce qu’on attend d’elle, a pris ses fonctions voici quelques semaines. Au cours d’une réunion de travail, Gérard lui demande de le représenter à un rendez-vous qu’il juge important, sans pouvoir s’y rendre lui-même.
Stéphanie en prend note, s’apprête à caler la date sur son agenda quand elle s’aperçoit  qu’elle sera en congé ce jour là. Elle informe Gérard qu’elle ne pourra pas se rendre à cette réunion, qu’elle en est désolée et présente ses excuses.
Commence alors à ce moment là, une situation ubuesque de chantage affectif et de dramatisation totale. Gérard se lève, blanc de fureur, pour arpenter la salle de réunion, rapidement et dans tous les sens, la main sur le front, les yeux dans le vague…« Ah non ! C’est pas possible, tu me fous dans la merde… » « Si j’ai pris une attachée de direction c’est précisément pour ne pas vivre ce genre de situation… » L’accablement de Gérard est visible et extrême… » Son visage est fermé. On le sent noyé de panique. Les faits ne se plient pas à ses désirs. La contrariété qui le saisit est ingérable. Il faut qu’il se venge. Il perd le contrôle de lui-même.
Une ambiance glaciale saisit tous les participants autour de la table. Chacun baisse les yeux, courbe les épaules….Le contraste entre les faits eux-mêmes et la réaction qu’ils suscitent est invraisemblable au point d’en devenir risible.
Personne pourtant, n’est en état d’esquisser le moindre sourire, ni la moindre protestation. Stéphanie, muette de surprise dans un premier temps surmonte son ébahissement, prend sur elle et tente d’expliquer qu’elle a des engagements familiaux qui l’éloignent de Montpellier ce jour là.
Le ciel tombe sur la tête de Gérard qui revient à la charge : « Il faut VRAIMENT que tu y sois ! Je n’avais pas vu que tu serais absente ce jour là. Je ne veux pas le savoir, Démmerdes-toi »… Stéphanie n’a pas cédé. En revanche, la force de caractère dont elle a du faire preuve pour résister à la pression morale dont elle a été l’objet, l’a liquéfiée pour le reste de la journée.
J’ai su que plus tard elle avait reproché à Gérard de l’avoir fait culpabiliser alors qu’elle était dans son droit. Elle n’a obtenu ni excuses ni commentaire de sa part.
Anecdotes numéro 2 ou la peur panique de toute expression d’émotion humaine
1)    Ce matin là, dès mon arrivée, Gérard me demande de prendre en charge les démarches nécessaires auprès de l’assurance et du garage, à la suite « d’un incident avec la voiture de service. »
Cette voiture avait révisée et réparée 2 ou 3 semaines pus tôt. Je manifeste donc un début de réaction d‘étonnement, aussitôt sèchement coupée par Gérard qui me lance : « pour le pathos tu verras directement avec Marie-Hélène. Ici on travaille.»
J’apprendrai plus tard dans la journée que Marie-Hélène a perdu le contrôle de la voiture, une des roues avant se détachant de son axe. Elle a réussi à s’arrêter à temps. Quelques minutes auparavant elle fonçait en descente sur une route sinueuse… J’aurais donc pu me permettre, à juste titre, un frisson dans le dos.
2)     Didier passe devant mon bureau le visage chaviré, les épaules basses. Surprise et inquiète de le voir dans cet état je le questionne. Le remboursement des frais de mission a pris plusieurs semaines de retard (Gérard perpétuellement débordé, repousse de façon chronique le traitement de cette tâche).
Didier s’est alors permis de rappeler l’importance des sommes qu’il avait avancées et d’évoquer ses difficultés budgétaires et familiales. Sa démarche lui a valu de voir se déverser sur la tête les foudres du ciel et les coulées de lave de l’Etna. Et là encore, pour avoir évoqué une situation personnelle difficile, il s’est fait sèchement reprocher de « faire du pathos » selon l’expression de Gérard, désormais consacrée.
3)     Malgré une bronchite, Nelly est au bureau. Elle est fiévreuse mais tient à respecter ses engagements et échéances et à mener à bien, dans les temps, les dossiers en cours. Gérard passe la tête par la  porte de son bureau et sur un ton excédé, rageur, méprisant, lui enjoint de rentrer chez elle séance tenante :
« je déteste les gens qui viennent au bureau tout en étant malades… ».
4)     J’avais dénommé mon dossier de traitement des notes de frais de l’équipe « frais des collègues ». Avec une grimace dédaigneuse : « ce n’est pas professionnel » Gérard a rageusement rayé le mot « collègues » sur la chemise cartonnée.
5)    Patricia est d’une nature joyeuse et conviviale. Elle noue assez vite des contacts « bon enfant », directs et
sympathiques avec nos différents partenaires et relations de travail. Elle s’est fait vertement remettre en place par notre omniprésent directeur, au prétexte qu’elle n’avait pas à échanger avec un partenaire politique. Les choses se passent comme si nous devions nous museler afin de lui laisser le champ libre, lui abandonner l’exclusivité sans partage de toute forme de relation humaine et professionnelle. Négation de notre personne. Mise au pas brutale et récurrente.
Anecdotes numéro 3 ou la manifestation de son incompétence en tant que directeur d’équipe
1)    Il y a environ 6 mois, lasse, surmenée et inquiète, j’ai décidé de tirer la sonnette d’alarme en ce qui concernait mon poste et ma santé. J’ai rédigé une description minutieuse de chacune de mes tâches, de la façon la plus concrète et détaillée possible. Je me suis efforcée de ne pas tomber dans la plainte, ni la récrimination.
Mon idée était qui mon directeur puisse toucher du doigt son ignorance quant au nombre de tâches auxquelles je me confronte chaque jour, leur contenu exhaustif, leur diversité, le temps dévolu à chacune et surtout, surtout, l’énergie que j’ai à déployer pour pallier la désorganisation due à son déni des tâches administratives. Ingrates mais nécessaires.
L’impact de ces quelques pages a dépassé mes attentes, au moins pour ce qui concerne ses réactions : surprise manifeste impossible à dissimuler. Positionnement indécis, tout d’abord fuite (« on en parlera
plus tard ») puis retour (« tu as bien fait d’en parler »).
Questionnement multiple lisible dan son regard : quelle importance attacher à ce grain de sable inattendu dans les rouages de la machine ? Putsch ? Mouvement de fond ? Mauvaise humeur passagère ? Risque d’arrêt maladie en vue ? Contamination possible au reste de l’équipe ? Qu’est-ce que ça cache ? Je n’ai rien vu venir, qu’est-ce qu’il m’arrive ?
A partir de là : grandes déclarations paternalistes sur le bien fondé de ma réflexion, tenue de réunion de direction (sans moi) sur ce sujet, avalanche de paroles réconfortantes à mon égard, regards inquiets et
incrédules….et réponses débiles à certaines de mes questions précises.
Exemple : à ma remarque sur l’impossibilité de mener de front accueil, disponibilité à l’équipe, standard téléphonique d’une part et de fournir, en même temps, un travail nécessitant de la concentration (suivi
trésorerie, contrôle des dossiers d’adhésion, relecture de documents ou courriers) sa réponse : « envoie les chier ! » Un sacré modèle de conseil constructif.
Au final, conclusion de cet épisode : prises de décisions minimalistes, dérisoires, quant à ma surcharge de travail – pourtant officiellement avouée.
Le poste de travail n’a donc pas été modifié, ni réorganisé, ni allégé. Je me débats encore au beau milieu d’un improbable fourmillement de dossiers.
Une retombée positive néanmoins dans cette mini crise : je me sens moins culpabilisée quand je n’ai pas pu terminer un travail. Moins victime et plus combative. Ce qui n’est pas rien, tout compte fait.
2)   Est-ce une conséquence de ma tentative de mise au point à propos du travail administratif de notre association ? Toujours est-il que notre directeur s’est lancé récemment dans un passage en revue des
tâches auxquelles il évitait de s’intéresser jusqu’à présent, voire qu’il fuyait résolument.
Les réunions hebdomadaires sont ponctuées d’effets d’annonces sur la nécessaire prise en compte des procédures, du respect qui leur est du, du « recadrage » impératif des habitudes de travail, de la rationalisation….ce à quoi tout le monde adhère sans réserves, et depuis toujours….Le ridicule de la situation est accentué par le fait qu’il assène, au titre de trouvailles innovantes, de piètres banalités. Par exemple : « à partir de maintenant il va falloir facturer sérieusement et relancer les impayés ». De quoi rester pantois…incrédule…apitoyé…
Illustration :
il a remanié dernièrement le déroulement de ce que nous appelons la « révision coopérative ». Ce travail consiste à vérifier que les entreprises adhérentes fonctionnent  véritablement selon les règles de gestion des coopératives. Un rapport de révision réglementaire est émis, il permet à l’entreprise de bénéficier d’avantages fiscaux notamment.
L’enchaînement des tâches liées à cette mission était défini et suivait son cours depuis plusieurs années.
Intervention de notre directeur donc, et remaniement en vue d’une plus grande fiabilité des manœuvres. C’est-à-dire principalement, interventions et vérifications de sa part, au fil des étapes. Décision imposée
sans concertation. Le nouveau fonctionnement ainsi élaboré est mis à l’épreuve pendant quelques mois. Très rapidement on constate des dysfonctionnements, retards, goulots d’étranglements. Un retour aux procédures antérieures s’impose. Résultat : gaspillage de temps et de force de travail.
Une simple écoute et une prise en compte de l’expérience et de la parole de ses collaborateurs aurait économisé des semaines d’errance.
Ceci est un exemple parmi bien d’autres.
3)     La formation professionnelle continue fait partie de nos missions. Formations à la vie de l’entreprise et à la vie coopérative, qui constituent un volet important de nos actions. Les sessions de formation permettent aux salariés des coopératives de s’impliquer plus et mieux dans la stratégie de leur entreprise
Les personnes de l’équipe chargées d’organiser ces journées s’y investissent avec cœur et intérêt. Ces sessions sont l’occasion d’un moment de rencontre d’une grande densité avec nos adhérents. Leur demande est affirmée, nous nous efforçons d’être à la hauteur de l’enjeu.
L’autre jour, j’ai du préciser à Gérard que la salle de travail où il voulait s’installer était réservée pour une
formation. Je me suis fait rabrouée : « quelle formation ? »
Quand on sait que ces journées accueillent une quinzaine de stagiaires venus de toute la région, qu’une
collègue du réseau national se déplace à Montpellier, que tout un arsenal de documents est élaboré et dupliqué et qu’une partie de notre réputation est engagée, on ne peut que tomber des nues et se désoler de constater que le directeur de l’association organisatrice oublie, une fois, deux fois, trois fois de suite, la tenue de cet événement. En méprisant ainsi le travail des autres se rend-il compte à quel point il se discrédite ?
4)  Parmi ses injonctions récurrentes, et cocasses à force d’être décalées, figure la citation célèbre : « il faut sortir de la culture de l’urgence ».
Cocasse effectivement pour toute personne l’ayant observé débouler dans son bureau comme un diable hors de sa boîte, les traits crispés, la mèche de cheveux en désarroi sur le front :
«  Catherine, j’ai une urgence… ! ».
Décharge d’adrénaline chez Catherine, arrêt instantané du travail en cours, attention maximum dévolue à la demande qui s’annonce… « Il faut faire un chèque et l’envoyer »….. Partagée entre une crise de rire
(intérieure) et l’envie, supérieure à tout, de décrisper, détendre, arrondir cette situation ridicule mais éprouvante, Catherine se met en devoir de rédiger le chèque en question, préparer une enveloppe…l’heure de la dernière levée étant dépassée Gérard démarre en furie et part sur sa moto jusqu’au centre de tri, malgré les conseils de Catherine lui rappelant que le centre de tri a déménagé et que les levées tardives n’existent plus.
Il est 18h50, Catherine aurait du partir depuis près d’une demi heure, le téléphone sonne, c’est Gérard : « Tu es encore là ? Attends-moi, il n’y a plus de centre de tri. Tu posteras ce chèque avec le reste du courrier..»
Comment respecter un patron aussi incohérent, instable, imperméable à la parole de l’autre ?
Comment garder l’envie de donner son intelligence, son élan ?
Anecdotes numéro 4 ou l’expression de sa mauvaise foi, ses mensonges, cynisme et irrespect
1)      Première histoire : la fenêtre
La baie vitrée du bureau de Marc ne s’ouvre pas, elle est inamovible. L’ensemble du bâtiment étant vétuste et mal isolé Marc souffre d’un excès de chaleur en été (entre 35 et 38° dans le bureau tout au long des mois de juillet et d’août) et se confronte toute l’année à l’impossibilité d’aérer.
Je précise que le bureau dans lequel Gérard, lui, s’est installé, est doté d’une fenêtre s’ouvrant largement.
Prenant bien soin d’aborder le sujet dans les moments dévolus aux « questions pratiques » de l’ordre du
jour de nos réunions d’équipe hebdomadaires, Marc lance sa demande de pouvoir bénéficier d’une fenêtre qui s’ouvre et laisse passer l’air.
Gérard écarte la requête au prétexte que le budget ne le permet pas.
Au fil des semaines, calmement, et exclusivement aux moments opportuns, Marc revient sur sa demande. Ses arguments en faveur de meilleures conditions de travail entraînant une meilleure qualité du travail laissent Gérard de marbre, tout au plus commence-t-il à repousser à plus tard une prise de décision. En l’état actuel des choses « ce n’est pas à l’ordre du jour ».
Marc ne baissant pas les bras, Gérard s’aventure dans le registre de l’ironie : «Quel besoin as-tu d’une
fenêtre ? Pourquoi t’entêtes-tu ? Je ne comprends pas…qu’est ce que ça cache ??? » Et, sommet de l’ésotérisme : « Tu m’as déjà fait ce genre de coup ».
Ne perdons pas de vue quand même, qu’il s’agit là de travaux d’une grande simplicité : ajouter une charnière une ouverture existante. Le montant de la facture pouvant être, par la suite, déduit du loyer.
Au bout de quelques mois, on pourrait là aussi, hurler de rire une fois encore, si seulement cela ne finissait pas par s’apparenter à de la torture mentale.
Marc donc a donc essuyé tour à tour, un refus pur et simple, un report de décision, une série de moqueries, une force d’inertie provocatrice…et tout ceci, il ne faut pas l’oublier, en gardant malgré tout intacte sa force de travail, ses points de vue de valeur et sa réflexion sur les dossiers et sur son métier, en se contraignant à faire la part des choses, tout en se sentant humilié et nié face à sa modeste demande de
fenêtre.
Au bout de plusieurs mois, l’attitude méprisante et le déni constant de Gérard ne bougeant pas, Marc passe à la vitesse supérieure. Il demande un devis à un entrepreneur, dans l’idée de le soumettre
à Gérard de façon à dédramatiser l’affaire et d’en voir enfin la conclusion.
Le devis est envoyé par télécopie et je le trouve une après midi où j’étais seule au bureau, Gérard et Marc étant tous les deux en rendez-vous à l’extérieur.
Je le dépose sur le bureau de Marc avec un mot sur un post-it « ce devis est arrivé pour toi ». En bonne
secrétaire je m’en fais une copie à archiver.
Il se trouve que Gérard, en repassant au bureau dans la soirée, tombe sur ce devis et mon mot écrit à la main.
Comment vous décrire alors le cataclysme qui nous attend, Marc et moi, le lendemain dès notre arrivée au bureau…. ?
Nous sommes convoqués, toutes affaires cessantes, et nous voilà tous les deux, debout et ahuris devant le bureau d’un Gérard affalé sur son fauteuil, atterré, effondré, le souffle difficile, les yeux égarés, les bras mous, les jambes abandonnées, au cœur d’une mise en scène d’un pathétique effarant…
Nous nous taisons, attendant, la gorge contractée, de connaître la raison du drame en cours.
N’ayant pas le talent de Racine je ne peux pas raconter par le menu les dialogues teintés de tragédie qui s’ensuivirent.
En résumé, Gérard ayant découvert le devis incriminé sur le bureau de Marc, s’est mis en tête que lui et moi avions monté toute une machination contre lui. Nous nous étions ligués et nous lui voulions du mal. Jusqu’où allait notre désir de le détruire ? Par extension, quelle était notre attitude vis-à-vis des adhérents et des affaires à traiter ? Qu’avions manigancé d’autre et qu’il ne savait pas encore ?
Devant nos yeux et nos oreilles subjugués, se dévidait un délire inimaginable.
Une fois de plus je pose la question : « que devient l’envie de travailler, de s’investir, dans un tel contexte ? »
2)      Deuxième histoire : les classeurs
J’arrive la première au bureau un matin et je découvre une partie des classeurs de nos documents les plus importants éparpillés dans tous les sens, par terre sur la moquette.
Troublée et perplexe, d’autant plus que je n’étais employée que depuis quelques mois, j’entreprends de les ramasser et des les remettre en ordre, certaines pages s’étant déchirées.
Gérard débarque, son casque de moto à la main, constate mon désarroi et, s’avançant dans mon bureau me lance :
« ah oui, je t’ai maudit hier soir…. »
Totale stupéfaction de ma part. Je l’ai imaginé à ce moment là en train de hurler, de m’insulter et de jeter tous les classeurs en l’air, tout seul dans la nuit….spectacle de film d’épouvante !
– « J’ai cherché des conventions, rien n’est rangé où il faut, il y a de tout partout, je n’ai pas trouvé ce que je
cherchais…C’est n’importe quoi… ! »
Je m’apprête à prendre la parole pour lui rétorquer que je suis particulièrement attentive au classement de ces documents et à l’ordre de ces classeurs et que par conséquent, je suis étonnée de sa réaction.
A peine ai-je prononcé « Je suis étonnée… » qu’il me coupe la parole sauvagement en hurlant d’une voix
rauque, crachant la haine « NON, TU N’ES PAS ÉTONNÉE ! ! TU N’ES PAS ÉTONNÉE…. » Les décibels devaient atteindre la rue en contrebas….
Je me tais de stupeur. Il enchaîne, défiguré de rage : « NE TE METS PAS EN DÉFENSE….NE TE METS PAS
EN DÉFENSE… » Et « ET PUIS NE ME REGARDE PAS AVEC CES YEUX… ». Il tourne les talons.
Une sensation d’irréalité m’a envahie :
–      Je me faisais agresser par un pitbull et je ne devais pas me défendre.
–      Et, pire que tout, le fait d’être malmenée semblait secondaire finalement, au regard de la sensation de
« folie » extrêmement inquiétante qui régnait.
3)      Troisième histoire : la cafetière
Pas vraiment besoin de machine à café pour une équipe de trois personnes : au départ nous nous contentions d’une bouilloire électrique, d’un pot de Nescafé et d’une boîte de sachets de thé.
Assez rapidement, Marc et moi avons suggéré à Gérard l’achat d’une cafetière électrique, dans l’idée d’accueillir plus chaleureusement nos partenaires et nos invités aux réunions de travail.
Gérard bougonne, il maugrée, il élude. Au fil des mois, à chaque fois que les questions d’équipements et d’investissements sont à l’ordre du jour, nous remettons le sujet sur le tapis. Il repousse éternellement la prise de décision, jusqu’au jour où, à bout d’arguments et dans un moment d’énervement, il lance « faites comme vous voulez ! ».
Je fais l’acquisition d’une cafetière modeste, pratique, et je l’installe à côté de la bouilloire.
Quand il la découvre, de retour d’un rendez-vous, ses yeux s’agrandissent d’horreur, son souffle se désorganise. Sans prendre le temps de poser son casque de moto, il hurle pour savoir qui a acheté cette cafetière. Je m’avance, pensant qu’il est furieux à cause du coût de cet achat. J’argumente en faisant valoir qu’il s’agit d’un premier prix. Il me rembarre violemment en m’expliquant que premièrement il n’a JAMAIS donné son accord pour l’achat de cette cafetière, que je suis passée outre son avis, que je lui ai fait un affront dans le dos « ce qui n’est pas anodin » et qu’ensuite : « je sais très bien que quand il y a une cafetière dans un bureau, les gens ne travaillent plus, mais se rassemblent et bavardent en regardant passer le café… ! »
Je reste un peu sonnée devant cet argument qui clôt la discussion.
4)      Florilège de réflexions et attitudes irrespectueuses :
◊ Je lui pose une question, j’ai besoin d’une réponse concrète et relativement rapide pour pouvoir avancer. Il me lance : « Envoie-moi un e-mail. Que je ne lirai pas ».
◊ Très à cheval, dans ses déclarations, sur les nécessaires procédures de travail : le respect des procédures, la mise en place des procédures sur lesquelles il veillera attentivement, la rédaction d’un « livre de procédures »….pour finalement
– s’installer dans n’importe quelle salle de réunion au moment où cela lui convient et au mépris des réservations faites par d’autres personnes,
– utiliser la voiture de service qu’il préfère, son propre confort passant systématiquement avant celui de ses collaborateurs
– ne pas se préoccuper de se munir de moyens de paiement quand il va déjeuner à l’extérieur avec des invités, puis se tourner vers le ou la collègue présent, en lui demandant d’un regard complice et amical
(!) d’avancer la somme.
◊ Dès qu’un avis diverge du sien (phrases réellement prononcées) :
« Tu n’es pas là pour penser »
 « Stop ! Tais-toi ! »
« Je ne veux pas le savoir ! »
« Tu me fais chier »
Autre exemple concret : Il nous pose une question sur l’avancement d’un dossier, sur un compte rendu de rendez-vous de travail…. La personne concernée donne sa réponse, dense (pour ne pas l’impatienter) mais nuancée (pour coller à la réalité).
Dès que l’énoncé dépasse deux phrases ou deux secondes, il s’agace, trépigne, et faisant de la main le geste d’arrêt de jeu utilisé par les sportifs, une main à la verticale et la deuxième à l’horizontale posée sur la première, il tranche net : « c’est 1 ou zéro, blanc ou noir… » et n’écoute rien de plus.
On pourrait même arriver à en rire. Exemple caricatural :
Didier est questionné sur sa dernière séance de travail avec de nouveaux porteurs de projet. Il commence :
–  «  Il faudra qu’on en parle parce que… » Intrusion de Gérard :
–  « NON ! pas de blabla, c’est 1 ou zéro ».
Didier se résout :
–  » Bon alors zéro « 
Gérard reprend :
– « Alors il faudra qu’on en parle ».
◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊
Chaque jour apportant son lot d’anecdotes, il est impossible d’être exhaustif sur nos journées de bureau mouvementées.
Il reste pourtant un point capital à illustrer : tout ce que je perçois comme étant de l’ordre de la manipulation. Ses mensonges, sa façon de prêcher le faux pour savoir le vrai, ses conversations téléphoniques à mi-voix au fond des couloirs, d’un bout à l’autre du parking, ou d’autres endroits improbables, à l’abri des oreilles de ses collaborateurs, ses cachotteries réservées à une ou deux personnes de l’équipe, mais surtout et avant tout, le plus redoutable de tout, sa façon d’être vraiment très sympa et drôle et brillant…au moment où ça
l’arrange. Je vais y revenir.
1 – Mensonges et mauvaise foi :
◊ « Je te prolonge ta période d’essai de trois mois » assène-t-il à Christine récemment. Faisant valoir que sans contrat de travail (la majorité d’entre nous n’a pas de contrat, malgré nos demandes) il n’existe pas de période d’essai, Christine, se défend calmement.
Réaction de Gérard du tac au tac : « C’est moi qui décide, d’ailleurs je viens d’en parler à Pauline (nouvelle recrue elle aussi – le turn over est important…) vous êtes dans le même cas».
Plus tard dans la journée Christine relate cette conversation à Pauline qui tombe des nues. Gérard n’avait pas un instant évoqué cette question avec elle.
◊ Plus grave mais ne me concernant pas directement, j’aurai donc du mal à donner des détails, mes informations proviennent des collègues :
· Ses interférences dans les dossiers sans prévenir la personne qui en a la charge, laquelle apprend accidentellement que telle ou telle décision a été prise dans le traitement d’une affaire…et se retrouve en difficulté pour rétablir sa crédibilité face au partenaire.
· Sa façon de tuer dans l’œuf unilatéralement projets ou réalisations qui, brusquement, pour des raisons pas toujours données, ne lui conviennent plus.
· Ses blocages : retard dans les signatures, absence de prise de décision, oubli de rendez-vous, non réponse aux e-mails et aux appels téléphoniques.
A force de vouloir tout maîtriser, le temps lui manque, des engorgements préjudiciables à la bonne marche de la boutique se multiplient et sabotent les efforts de ceux qui souhaitent travailler de manière respectueuse.
◊ Il y a deux ans environ, avant la séparation administrative avec notre siège à Toulouse, nous avons atteint le seuil de 10 salariés. Cette situation offre la possibilité d’élire un délégué du personnel. En accord avec  nos collègues de Midi Pyrénées nous sommes convenus de lancer le processus.
Sans m’appesantir sur l’avalanche de réflexions d’abord goguenardes puis allant jusqu’à être carrément menaçantes que nous avons essuyées durant des semaines et des mois, sans lister, les moqueries, le harcèlement insidieux qu’ont du subir ceux d’entre nous qui s’étaient déclarés candidats à cette élection, je
vais m’en tenir à ce que m’a rapporté une collègue ayant assisté à un conseil d’administration à cette époque là.
Bruno, l’un de nos administrateurs, chef d’entreprise lui-même, et soutien de longue date de notre association et de son directeur, planche avec Gérard sur l’ordre du jour de la réunion à venir.
Les réserves et coups de freins mis en avant par Gérard ne l’ayant pas convaincu, il maintient la question de l’élection d’un délégué du personnel au titre des sujets à évoquer.
Au terme de cette réunion du Conseil d’Administration, il prend donc la parole pour donner l’information en question. A cet instant, Gérard, livide, transpirant, fou de rage, lui coupe la parole, lui intime l’ordre de se taire, l’assassine du regard, déclare d’une voix méconnaissable que ce sujet n’a pas à être abordé et que la réunion est terminée.
Patricia tente de faire valoir que si Bruno met le sujet sur le tapis c’est bien parce qu’il a été mandaté pour  le faire.
Silence de mort.
Gêne palpable et insoutenable.
Tout le monde baisse la tête sur son ordinateur ou sur ses notes.
Bruno mortifié n’en croit pas ses yeux. Gérard congestionné se lève pour signifier la fin de la séance.
Les élus s’en vont. Bruno rattrape Gérard et lui demande, maintenant qu’ils n’ont plus de témoin (à part Patricia, toujours dans les locaux) de reconnaître, les yeux dans les yeux, d’homme à homme, de simplement reconnaître, qu’ils avaient bel et bien décidé ensemble que la question de l’élection d’un délégué du personnel était inscrite à l’ordre du jour.
« Tu me fais chier Bruno » est la seule et unique réponse qu’il obtiendra.
2 – Manipulation :
Ce qui complique tout, et qui s’avère somme toute assez banal, est que la personnalité de Gérard n’est pas monochrome.
Toutes les situations et scènes que je viens de dépeindre ont bel et bien été vécues et si elles constituaient l’intégralité du comportement de Gérard, on peut parier que la structure aurait explosé.
Circonstance aggravante : nous sommes tous et toutes, tour à tour flattés, soudainement « reconnus » ou faisant l’objet d’attentions et de paroles amicales aux moments les plus inattendus.
Un sourire pétillant un lundi matin « Salut Catherine ! Tu as passé un bon weekend ? »
Une main sur l’épaule au moment où il nous «fait la bise » pour dire bonjour.
Une question posée avec compassion sur la santé d’un de nos enfants ou parent malade, un rire complice partagé donnant l’impression d’une bande de copains autour d’une tasse de café.
Il est capable également de nous apporter un soutien efficace, une aide effective, et par un conseil approprié, de nous sortir de l’embarras face à un dossier ou à une situation difficile.
Dans ces circonstances, sans pour autant tout oublier, nous avons, les uns et les autres, tendance à baisser momentanément la garde, à nous « auto réconforter » en pensant que tout n’est pas fichu, qu’il est humain malgré tout.
Notre aspiration à l’apaisement s’engouffre dans la brèche, nous savourons l’accalmie.
Il m’arrive même de penser que j’ai noirci le tableau, exagéré, et j’ose à peine le dire, il m’arrive même de me sentir coupable d’avoir souffert… !
Constat :
une équipe de sept personnes roulée avec soin dans la farine (avec sa propre complicité ?) Sept personnes à la merci d’un tyran, coincées par la triviale obligation de gagner leur vie.
Gérard jusqu’à présent est capable de brouiller les pistes. Il sait présenter une image correcte, voire très positive de lui-même auprès des publics dont il a besoin.
Son anxiété extrême, sa soif de pouvoir et de réussite démesurées, lui confèrent une sorte de génie des alliances utiles et de l’art de séduire.
Il ne recule pas non plus devant la nécessité d’un éclat terroriste pour achever un adversaire. Il est enfermé dans son système : il a raison, les autres doivent plier ou disparaître.
◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊
Quelques unes de ses phrases rituelles :
· Je n’ai pas d’état d’âme là-dessus (quand il a l’impression de ne pas maîtriser une situation)
·  On y arrivera (quand tout prouve le contraire)
·  A  l’impossible nul n’est tenu (quand il sent gonfler démesurément le découragement dans l’équipe)
·  Paris ne s’est pas fait en un jour (idem)
·  Le mieux est l’ennemi du bien (quand on n’a plus le temps de faire les choses comme il le faudrait)
·  Tu te démerdes ! (à bout d’arguments et de solutions)
·   Envoie les chier ! (quand dépassé par les événements)
·  Tais-toi !  (leitmotiv au cours des réunions d’équipe)
·  Il faut sortir de la culture de l’urgence (quand on lui demande une signature ou une réponse rapide)
·  Catherine ?  J’ai une urgence…. (le plus souvent pour des broutilles qu’il veut voir régler dans l’instant, au mépris de l’organisation du travail des autres)
·  Il y a un vrai problème de productivité (quand il est surpris du temps que peut prendre une tâche qu’il n’a jamais accomplie lui-même).

Une réflexion au sujet de « « TAIS-TOI ! » Un témoignage sur une situation de souffrance au travail »

  1. Oups, j'ignorais que mon supérieur avait un frère jumeau, à moins que ce ne soit un clone?
    A part la moto, c'est exactement le même, avec les mêmes phrases, plus la culpabilisation, et les phrases de style "tu as un comportement d'autiste" ou "tu crois que tu penses ceci, mais moi je sais que non".

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *